Edito

 

Mon ventre et ma conscience. 

Manger est un acte primitif, un besoin vital. Pourtant, la question de l’alimentation a longtemps été négligée par les philosophes qui ont mis la pensée au cœur de leur réflexion, oubliant l’animalité qui est en nous. Or, comme le rappelle Montaigne dans les Essais (1595) : « Sur le plus beau trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul ». Aussi, n’en déplaise à notre substance pensante, nous avons un corps et sommes bien dépendants des aliments que nous assimilons.

Pour autant, en se nourrissant, l’homme passe de la sphère de la nature à celle de la culture et par le choix des produits qu’il consomme, il cultive sa pensée. « Il est une question dont le « salut de l’humanité » dépend (…) c’est la question du régime alimentaire » disait Nietzsche (Ecce Homo, 1908).

Soit, mais à l’heure de l’industrialisation alimentaire, comment contenter notre estomac et notre raison ? Doit-on se régaler d’une viande issue d’animaux élevés et tués dans des conditions déplorables ? La préparation et la dégustation de denrées, gorgées de produits toxiques pour nous-mêmes et pour la terre, ont-elles encore un sens ?

Plus qu’une mode, les régimes alimentaires non subis ou non conditionnés sont le signe d’une volonté de réconciliation du corps et de l’âme, de l’intériorité (moi) et de l’extériorité (la nature).

Manger n’est pas ingurgiter, et plus l’homme s’instruit sur la qualité des denrées qu’il achète, plus il redevient maître d’un acte ancestral. D’ailleurs, l’existence de labels (AB, Ecocert, Label Rouge…) a bien pour finalité de rendre les consommateurs plus responsables. Le philosophe Brillat-Savarin  écrivait dans son traité la Physiologie du goût (1825) : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es ».

Au restaurant scolaire de Mongré, les produits de saison, de proximité, issus de l’agriculture biologique sont privilégiés car nourrir les jeunes est un acte culinaire et moral à la fois. L’assiette des élèves témoigne que l’établissement est, cette année encore, en démarche de développement durable (E3D).

Bien cultiver la terre et bien cultiver l’esprit. Bien manger, bien éduquer.

Cécile Lecocq Hubert, professeur documentaliste et professeur de philosophie.

Édito 2013/2014

Vert Mongré : entre rêve et réalité

Pierre Rabhi, dans son livre L’espèce humaine face à son devenir, raconte cette légende amérindienne :

Un jour, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! »
Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. »
Beaucoup pensent que l’éducation au développement durable est utopique et donc stérile. Ils ont raison sur le premier point, mais tort dans leur conclusion. L’éducation, l’écologie (au sens politique du terme) et qui plus est, l’éducation à l’écologie sont utopiques dans la mesure où elles ne seront jamais achevées. La tâche est infinie, et tel Sisyphe, poussant son rocher, nous sommes, nous autres éducateurs, condamnés à toujours nous remettre à l’ouvrage. Pour autant, cette action n’est pas vaine pour deux raisons :
Tout d’abord parce que, comme le dit Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux ». Nous pouvons trouver notre bonheur dans l’accomplissement de la tâche elle-même et non dans le résultat.
Ensuite, parce que le regard utopique sur le monde permet de s’en détacher, de se projeter au-delà du présent, d’imaginer des alternatives et de proposer des idées neuves.
L’utopie, loin d’être stérile, est alors féconde. Les jeunes de Mongré réfléchissent rationnellement afin de proposer un autre vivre ensemble, plus respectueux des hommes et de la nature. Des actions effectives voient le jour : un potager biologique, une oasis nature, un échange solidaire avec une communauté du Togo, des actions de sensibilisation au covoiturage, etc.
Certes, la finalité ultime qui est le comportement responsable des hommes vis-à-vis d’eux-mêmes et de la nature reste un rêve ; mais des objectifs éco-citoyens sont tous les ans atteints et les éco-délégués, tels des colibris, font leur part.
Je ne peux terminer ce billet sans rendre hommage à Denis Jaillard, notre précédent directeur, qui a œuvré pendant huit ans afin que nous puissions concrétiser, à Mongré, nos rêves écologiques.

Cécile Lecocq Hubert, professeur documentaliste et professeur de philosophie.

Édito 2012/2013

« Vous avez décidé d’agir pour la biodiversité. Agir, c’est ce qui compte !

Vos actes sont des preuves enracinées  dans votre Oasis Nature tandis que les paroles s’envolent…. Bravo ! »

Hubert Reeves, astrophysicien, président de Humanité et biodiversité

 « Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve »

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi !
Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,
Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi.

Marceline Desbordes-Valmore, Poésies inédites

Cette poésie, apprise sur les bancs de l’école, est restée gravée dans ma mémoire comme la formule d’Epicure « Pour vivre heureux, vivons cachés ».  Beaucoup de données nous parviennent  (comme le récent rapport du GIEC*), mais nous voudrions ne pas les entendre tant elles nous inquiètent et nous dépassent à la fois. Parents, nous protégeons souvent nos enfants de ces mauvaises nouvelles du monde par l’intimité de la cellule familiale et les divertissements.

Cependant, en tant qu’éducateurs, nous avons le devoir de transmettre aux jeunes toute information, fût-elle alarmante, et d’éveiller leur conscience morale et citoyenne.

Hubert Reeves, dans son dernier ouvrage Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve, nous invite à « ne pas refuser les faits, même s’ils semblent incompréhensibles, dérangeants ou angoissants » car « à ce titre seulement, leur connaissance peut nous venir en aide ».

Recevoir aujourd’hui le soutien de cet écologiste humaniste qui se décrit lui-même comme un optimiste volontaire, déterminé à agir, nous touche infiniment mais surtout nous encourage à poursuivre notre combat en faveur du vivant, même quand nos paupières sont lourdes.

*Le Groupement Intergouvernemental d’experts sur les évolutions du climat estime désormais que la température de la terre pourrait grimper jusqu’à 4,8 °C d’ici à 2100, et le niveau des océans s’élever de près de 1 m.

Cécile Lecocq Hubert, professeur documentaliste et professeur de philosophie.

Édito 2011/2012

Le « bonheur intérieur brut » : un bonheur durable ?

Le bonheur est la finalité ultime de l’existence humaine. En cela, il se distingue de fins plus partielles qui ne sont que des moyens à son service. Si l’homme cherche à dompter la nature, à développer des techniques et à acquérir des richesses, c’est dans l’espoir d’être heureux. Toutefois, le bonheur n’est pas la somme de plaisirs et celui qui veut le bonheur ne se contente pas d’un plaisir instantané : il recherche la continuité et la stabilité. Aucun bonheur ne peut être habité par la menace de sa propre disparition.

Le bonheur durable est-il possible ?

Épicure, philosophe incompris, pensait qu’il est à notre portée à condition de limiter, voire de supprimer certains désirs. A quoi bon, en effet, jouir de plaisirs éphémères s’ils entraînent frustrations, troubles et déséquilibres ?

Dans les années 70, le Club de Rome (scientifiques, industriels, fonctionnaires…) a dénoncé l’obsession de la croissance qui engendre des effets préjudiciables sur l’homme et son environnement. En 1990, face au PIB, mesure devenue obsolète pour mesurer la véritable richesse d’un pays, des économistes ont inventé de nouveaux indices de développement (IDH) prenant en compte la santé, l’espérance de vie, l’éducation. Pourtant, tous ces indicateurs restent insuffisants pour deux raisons :

–          Ils se concentrent sur le court terme sans prendre en compte la durabilité, concept intrinsèque à la notion de bonheur. En 2006, le « Happy planet index » insistait d’ailleurs sur la nécessité d’intégrer de nouveaux critères de durabilité comme l’empreinte écologique ou la bio-capacité (capacité à produire ses propres ressources et à absorber ses propres déchets).

–          Ce ne sont que des nombres dont la fonction est de mesurer la variation relative entre des situations. La France se trouve selon l’indice du « Bonheur intérieur brut » (BIB) à la 18ème place et l’Australie obtient la palme d’or. Un diagnostic est certes instructif mais ce qui importe est de résoudre les problèmes ou mieux de les de les anticiper.

Que ce soit à propos des OGM, du nucléaire, des rayonnements électromagnétiques, etc., il est de notre responsabilité d’éducateur de faire méditer nos jeunes aux propos d’Épicure :

« Personne, voyant le mal, ne le choisit, mais attiré par l’appât d’un bien par un mal plus grand que celui-ci, l’on est pris au piège »  Sentences vaticanes.

Cécile Lecocq Hubert, documentaliste et professeur de philosophie.

Édito 2010/2011

 « Homo debitatus »

Le 25 novembre 2007, le président Nicolas Sarkozy déclarait devant la Chambre de Commerce chinoise : « En France, nous avons créé un grand ministère du Développement durable, nous avons lancé cette grande consultation médiatique que nous avons appelée le Grenelle de l’Environnement (…). Je souhaite convaincre la Chine d’accorder à la question de l’environnement et du changement climatique, une priorité comparable à la nôtre. »

Que reste-t-il aujourd’hui du Grenelle de l’environnement ?

La question n’est pas à  l’ordre du jour et est même totalement intempestive.

La crise économique et financière a supplanté la crise écologique et tous les regards sont tournés vers la bourse qui dévisse, la dette grecque, le fragile triple A de la France. Des mesures d’austérité sont adoptées et le commun des mortels fera des sacrifices pour sauver la situation. L’homme ne peut pas vivre éternellement au-dessus de ses moyens, tout le monde en convient.

Le problème, c’est que « Homo debitatus » ne sévit pas que sur le terrain économique, il surexploite également son capital écologique. L’humanité consomme annuellement presque 30% de ressources de plus que ce que la terre peut lui offrir. Si la situation était jusqu’ici supportable, c’est parce que bon nombre d’hommes sur la planète vivaient en-dessous de nos standards de consommation. Toutefois, notre mode de vie se propage, le virus de la surabondance gagne du terrain et nous sommes à présent 7 milliards sur Terre…

L’homme est un débiteur écologique et économique parce que, plus il consomme, plus ses désirs deviennent superficiels et insatiables. Déjà en 1958, H. Arendt envisageait dans La condition de l’homme moderne : « la menace qu’éventuellement aucun objet du monde ne [serait] à l’abri de la consommation, de l’anéantissement par la consommation. » Aujourd’hui, nous savons que si des mesures politiques responsables ne contraignent pas l’homme à changer ses habitudes, nous aurons besoin de deux planètes en 2030.

Crise économique et crise écologique ne sont que les symptômes d’une même maladie et il ne suffira pas de traiter la fièvre du CAC 40 pour laisser à nos enfants un monde juste et viable.

N’est-il pas venu le moment de repenser notre mode de vie dans son ensemble ?

Cécile Lecocq Hubert, documentaliste et professeur de philosophie.

Édito 2009/2010

La faute à Descartes ?

La banquise a perdu 40% de son épaisseur en 40 ans ; chaque année, 13 millions d’hectares de forêts disparaissent ; 75% des ressources de pêche sont épuisées ou à la limite de l’être et 40% des terres cultivables sont dégradées. Cette exploitation excessive de la nature a-t-elle permis à tous les hommes de vivre dignement ?  Non.

1 milliard de personnes ont faim et n’ont pas accès à l’eau potable.

Les 20% de l’humanité qui consomment plus de 80% des ressources de la planète sont-ils devenus « comme maîtres et possesseurs de la Nature » ?

La célèbre formule est extraite du Discours de la méthode écrit en 1637 par Descartes.

Cette phrase, souvent citée, marquerait en Occident les débuts de l’utopie technicienne et de la rupture entre l’homme et la nature.

Descartes porte-t-il une responsabilité dans le déséquilibre écologique actuel ?

Le philosophe pensait, à juste titre, que la connaissance des lois de la nature nous rendrait capables de développer considérablement la technique.

Cependant, la technique n’est qu’un ensemble d’outils, de machines, de procédés mis au point par l’homme dans le but d’accomplir ses propres fins. Quelles sont-elles ?

Pour Descartes, la finalité du développement technique devait être le progrès de la condition humaine que ce soit dans le domaine du confort, de la médecine mais aussi de la morale, puisqu’en vertu de la liaison de l’âme et du corps le bon fonctionnement de l’esprit dépend de la bonne santé du corps.

Descartes envisageait bien une humanisation de la nature mais non son asservissement.

On peut en effet constater que, dans la formule « se rendre comme maître et possesseur de la Nature », Descartes prend le soin de mettre une majuscule au mot « Nature » car il la conçoit comme une instance supérieure à l’homme. Il établit également une analogie car l’homme n’est pas Dieu. Seul, le Créateur est maître de la nature et la domination de l’homme sur son milieu ne peut-être, par comparaison, que relative.

Si Descartes était parmi nous aujourd’hui, il regretterait sans doute le décalage entre les prodigieux progrès techniques et le développement de la conscience morale.

Notre travail aujourd’hui auprès des jeunes ne consiste ni à chercher des responsables à la crise écologique mondiale, ni à diaboliser la technique. Nous voudrions qu’ils comprennent que tout moyen technique doit être réglé en fonction de choix éthiques et que ces derniers sont entre leurs mains.

Cécile Lecocq-Hubert, documentaliste et professeur de philosophie.

Édito 2008/2009

Écolos, bobos, rigolos ?

Lorsque j’étais collégienne, on ne parlait pas de protection de l’environnement en classe.

Les rares discussions que nous avons eues avec nos professeurs à la suite de la catastrophe de Tchernobyl en avril 1986tournaient souvent à la caricature. Pour beaucoup d’élèves, le simple fait de s’interroger sur  les risques du nucléaire ou sur les énergies fossiles équivalait à remettre en cause notre confort. Il faudrait alors s’éclairer à la bougie et venir au collège à cheval !

Les « écolos » étaient des « rigolos ».

Aujourd’hui, je suis enseignante et la question de la protection de l’environnement est au cœur de presque tous les dispositifs pédagogiques, cependant on ne parle pas d’écologie mais de développement durable.

Ces mots et d’autres d’ailleurs (« naturel », « bio »…) sont véhiculés par les médias, et surexploités en marketing comme en politique.

Doit-on se réjouir d’un tel changement d’attitude ?

Taire les problèmes écologiques ou inonder notre vocabulaire du préfixe « éco » sont deux attitudes qui  ne s’opposent qu’en apparence.

Avant, les jeunes n’étaient pas informés, ils ne modifiaient donc pas leur comportement.

Aujourd’hui, ils se demandent si finalement le développement durable n’est pas qu’une mode.

Les « écolos », des « bobos » ?

Si tel est le cas,  « pourquoi s’affoler ou s’investir ? Toute cette agitation passera. »

Ils sont aussi perdus et perplexes : des journées de l’environnement sont organisées, des déclarations sont faites, des lois sont votées, des chiffres et des mesures sont contestés…

Alors, comment savoir, dans toutes ces fantasmagories, ce qui est vrai ou faux ? Quel est le réel état de notre planète ? Quelles mesures doivent être prises pour assurer aux générations futures un monde viable ?

Ces questions méritent d’être posées sincèrement et rationnellement car c’est de l’avenir de la Terre dont il est question.

Qui peut le faire et qui se doit d’éclairer au milieu de toutes ces nébuleuses les enfants et les adolescents ?

La réponse est : l’Ecole.

Cécile Lecocq-Hubert, documentaliste et professeur de philosophie.

Édito 2007/2008

Notre responsabilité

En 1979 paraît le livre de Hans Jonas intitulé : Le principe responsabilité.
Ce philosophe, préoccupé par la prolifération des armes et des technologies nucléaires, la généralisation des technologies génétiques et biogénétiques et la crise écologique globale, affirme qu’il incombe à l’homme de nouvelles responsabilités.
Il s’agit pour lui de repenser l’éthique car, puisque l’homme possède la puissance matérielle de détruire la nature, il porte également la responsabilité de la perpétuation de l’humanité.
Le concept de responsabilité s’exprime sous forme d’un impératif catégorique : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » et « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie ».
Sensibiliser les élèves aux menaces qui pèsent sur l’environnement et leur donner les moyens d’agir et de lutter contre ces dégradations : cela relève de notre responsabilité d’éducateurs et d’enseignants.
Notre Dame de Mongré tend à devenir un établissement « éco-responsable » que ce soit au niveau de sa gestion (recyclage du papier, bilan thermique, légumes biologiques à la cantine…) ou de son projet éducatif.
Le travail mené cette année au lycée a concerné de nombreux niveaux, classes et disciplines scolaires.
Les élèves ont effectué des sorties, suivi des conférences et réfléchi sur divers thèmes du développement durable (le commerce équitable, le réchauffement climatique, la ville durable, les énergies renouvelables, etc.)
Ce projet « vers des lycéens éco-responsables » a vu le jour et s’est concrétisé grâce à une subvention conséquente de la Région Rhône-Alpes et grâce également à l’investissement et au civisme de toute une équipe éducative.

Nous vous livrons sous forme de journal un aperçu des activités réalisées par ces lycéens « éco-responsables » mais nous savons que nous ne devons pas nous contenter de ce travail.
En effet, si l’homme est capable de détériorer son environnement et de se détruire lui-même, il est aussi de par sa raison et sa conscience morale, perfectible.

Cécile Lecocq Hubert, documentaliste et professeur de philosophie.

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