Un monde possible ?

Rencontre avec Cécile Renouard

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Elle parle d’une voix posée, calme. Elle se présente, Cécile Renouard, sœur Cécile. Elle incarne cet impératif sartrien, de l’individu qui se définit par ses actes, par les choix qu’elle a posés. De formation commerciale (diplômée de l’ESSEC), elle a décidé après un tour du monde de « chercher son bonheur ailleurs ». C’est à la suite de son séjour en Argentine avec l’Assomption au sein des favelas, puis d’un questionnement intense durant le Pèlerinage de Chartres, qu’elle s’est orientée vers le choix d’une vie religieuse. Et si elle choisit l’Assomption, c’est parce qu’elle y a trouvé, un équilibre entre l’engagement dans la société et la prière. Partie pour Bordeaux après son noviciat, Sœur Cécile entame une licence de philosophie. Elle enseigne quelque temps puis part pour le centre Sèvres (Facultés Jésuites de Paris) où elle poursuit des études de théologie avant d’entamer un doctorat de philosophie politique à l’EHESS.
C’est ici que tout commence. Pour les besoins de sa thèse, sœur Cécile part pour l’Afrique et notamment pour le Nigeria et le Kenya. Elle entame des enquêtes de terrains poussées au sein de grandes firmes internationales (Michelin, Total, Unilever, Lafarge) étudiant leur impact sur la vie des populations. Avec le recul, elle se définit comme d’une grande naïveté, d’être allée démarcher ces firmes sans penser un seul instant qu’elle pourrait trouver portes closes. Et pourtant, sa candeur s’est trouvée payante, beaucoup acceptèrent. Selon elle, son statut de religieuse a énormément aidé. Aujourd’hui et depuis huit ans, elle dirige un programme de recherche, à l’Essec : CODEV « Entreprises et développement ». Dans ce cadre elle a différentes conventions de recherche avec des entreprises comme Total et Danone, et avec l’AFD (Agence Française pour le Développement). Et elle explique : les problèmes entre les différentes régions au Nigeria, du fait d’une manne pétrolière très inégalement répartie ; une minorité qui s’accapare les richesses ; une jeunesse mal formée… Et elle raconte aussi, l’histoire du Tamil Nadu, cette région de l’Inde qui a choisi l’industrialisation à outrance, et le risque de marginalisation de plus en plus exacerbée des Dalits, les plus pauvres.
Sœur Cécile en arrive au cœur de la conférence, et fait remonter une question, celle de la durabilité de notre modèle. Ses travaux nous mettent face à nous-mêmes, à nos incohérences. Nous cherchons à tout prix la croissance économique, la simple augmentation du PIB. Nous sommes à l’image de ce courant des utilitaristes qui affirme que tant que le bien global est assuré, le sacrifice de certains nous importe peu. Comme Descartes le prédisait, nous sommes devenus « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Mais qu’avons-nous fait de la morale ? Nos sociétés se sont bâties sur un paradoxe insoutenable, nous avons ostracisé des régions entières de la mondialisation, à l’échelle du monde mais aussi à l’intérieur même des nations. Tant que nous restons gagnants, pourquoi fermer la boîte de Pandore ? Nous polluons, nous détruisons, mais l’argent rentre, le profit des actionnaires n’a jamais été aussi haut depuis le krach de 1929. Et nous persistons à penser que notre modèle est le plus développé, nous ne nous privons pas de faire la leçon à 1.3 milliards d’Indiens qui souhaitent tous un véhicule. Mais comment être crédibles alors que notre pays compte quatre-vingt-trois voitures pour cent habitants ? Comment pouvons –nous refuser aux pays émergents les fruits d’une croissance productiviste que nous-mêmes avons amplement goûtés ?
« Un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs », Si nous voulions correspondre à la définition du Développement durable, il faudrait laisser dans nos sols quatre-vingt pour cent des ressources fossiles trouvées aujourd’hui ; ne plus consommer que deux tonnes de CO2 par an et par habitant…Les Etats-Unis en sont déjà à dix-sept tonnes par an et par habitant ! Le constat est donc alarmant, pessimiste… Les acteurs semblent tout aussi incertains. Dans les gouvernements, il n’y a encore aucune univocité quant à la transition écologique et énergétique. Et si quelques entreprises et ONG tentent d’agir, cela ne constitue encore qu’une goutte d’eau dans l’océan.

Alors l’avenir est-il si sombre qu’il n’en a l’air ? Sœur Cécile dit rester confiante. Même si les initiatives restent éparses, elles ont le mérite d’exister et de devenir de plus en plus nombreuses. Elle fait référence à Pierre Rabhi, à ces hommes et ces femmes qui prennent le risque de changer, de penser notre monde autrement. Elle montre que l’argent, fruit de notre capitalisme effréné, n’est pas source de bonheur, ou du moins que partiellement. Elle nous invite, nous la jeunesse à être les acteurs du changement, nous sommes l’avenir.
Cette femme nous amène ainsi sur le terrain d’une réflexion profonde, à la croisée de l’éthique, de la politique, de l’écologie, de l’économie, de la philosophie. Elle nous amène à considérer un changement global de notre système et non porté sur un domaine ciblé. Et nous repartons avec en chacun de nous, l’idée que nous sommes capables d’agir, que nous sommes aptes à changer, à vivre et penser autrement. Sœur Cécile nous invite à considérer notre place d’acteurs pour un monde plus juste et plus moral. Et elle le fait avec toute la générosité, l’humilité et la force qu’elle dégage.

Nous ne pouvons donc terminer que sur cet impératif de Gandhi, « Sois le changement que tu veux pour le monde ».

Cette conférence/rencontre a été organisée dans le cadre des cours de philosophie (C. Lecocq Hubert), de SES (F. Angelot) et en lien avec la pastorale (sœur Catherine).

Corentin Leblond, TES2

Une religieuse au cœur des multinationales

Réflexion sur le libéralisme et la mondialisation

C’est autour de noix de cajou, pâtes de fruits, et mangues séchées que les élèves de terminale L-ES ont pu approfondir le jeudi 30 avril leur réflexion sur le développement durable, au cours d’une conférence privée donnée par Cécile Renouard, une militante atypique aux réflexions alter mondialistes.

Soeur Cécile et les élèves de TL/ES2 au CDI

Soeur Cécile et les élèves de TL/ES2 au CDI

Quelle croissance pour demain ?

Faut-il changer notre mode de production capitaliste ?

Est-il possible de placer notre économie, enfin, au service de l’humanité ?

Autant de questions qui, depuis le réchauffement climatique, l’augmentation galopante des inégalités, et la crise financière secouent la planète et sèment le trouble dans nos économies.

« Il serait temps d’opérer un changement radical de notre système  »

 

C’est d’abord au travers de son vécu, son cursus scolaire puis professionnel, que Sœur Cécile nous ouvre les portes de nos grandes firmes Multinationales (FMN), pour nous donner les enjeux auxquels celles-ci sont confrontées pour répondre aux exigences du développement durable.

Diplômée de l’école supérieure de commerce (ESSEC), Cécile de Renouard s’envole pour un premier voyage vers la Thaïlande où elle découvre les conditions de vie difficiles d’un camp de réfugiés cambodgiens – pourchassés par les Khmers rouges – ayant fui le régime de Pol Pot. Puis, c’est en suivant un projet de « La Caritas » (le Secours Catholique) que la jeune femme participe à un programme d’aide aux familles habitant dans des bidonvilles insalubres. Pourtant, c’est dans ce décor où hurle la misère que Sœur Cécile découvre des communautés solidaires, animées par la volonté de se battre et de s’en sortir. Sensibilisée par leur « soif de vie », Sœur Cécile s’interroge :

 

«  Que faisons-nous contre la pauvreté ? »

« Que faisons-nous contre les injustices internationales ? »

Notre système engendre des inégalités très fortes, et nous devons les combattre. Avons-nous seulement conscience de la misère à l’échelle mondiale ?  Premier constat : toutes les richesses crées sont mal réparties et des pans entiers d’humanité sont laissés en marge du système mondialisé.

« Aujourd’hui dans le monde  1 personne sur 6 souffre de malnutrition et vit sans eau potable »

 

C’est à la suite de ces expériences que Cécile Renouard décide de rentrer dans l’ordre de l’Assomption. Elle obtiendra en 2006 un doctorat de philosophie, d’éthique et de philosophie morale. Un an plus tard, elle écrit La responsabilité éthique des multinationales (PUF). En 2008 paraît son livre intitulé Un monde possible. Les acteurs privés face à l’injustice (Seuil).

Elle vient de sortir le 25 mars 20 propositions pour réformer le capitalisme (Flammarion) écrit en collaboration avec Gaël Giraud.

 

Au cours de la conférence, l’auteur redéfinit la notion du développement durable : Il s’agit avant tout pour nos sociétés de savoir comment concilier croissance économique, développement social et respect de l’environnement ; savoir à la fois répondre aux besoins actuels tout en préservant les besoins des générations futures, mais l’erreur serait d’oublier la dimension culturelle. Il faut appeler nos sociétés à faire preuve de plus d’équité sociale, en protégeant la diversité culturelle et en venant en aide aux petits producteurs des pays du Sud. Elle ajoute que cette notion prend une tournure politique : il s’agit pour tous nos gouvernements de définir, ensemble, des règles communes pour répondre aux exigences d’un tel enjeu.

« Il y a ce que l’on veut faire de nos existences au niveau individuel, mais surtout ce que l’on veut faire de nos existences au niveau collectif ! »

Quelle est la contribution des FMN pour le développement durable dans les Pays les Moins Avancés (PMA) ?

Sœur Cécile est partie enquêter sur des filiales de grandes firmes occidentales implantées en Afrique subsaharienne,  continent le plus marqué par la pauvreté, où elle explique que malgré nos préjugés, de grands géants européens comme Total, Michelin, ou encore Unilever déploient des efforts afin de réduire leurs émissions de CO2.  Mais ce développement durable a un coût (équipements recyclables, biodégradables) que seules  les grosses firmes peuvent assumer. De plus, la question est : ces géants prennent-ils ces initiatives par un réel souci écologique ou par intérêt ?

«  C’est en rassemblant  toutes les convictions que chacun porte en soi, qu’on pourra parvenir à changer les choses ».

Concrètement, comment ces firmes contribuent-elles au développement local des pays les plus pauvres ? Quelles taxes versent-elles au pays dans lesquels elles sont implantées ?

Pour illustrer ces transformations, Sœur Cécile prend l’exemple du projet « Grameen Danone » développé au Bangladesh en 2006 par Frank Riboud, PDG de la firme française  et Muhammad Yunus (prix Nobel de la paix en 2006) connu pour avoir fondé la première institution de micro crédit dans son pays, la Grameen Bank. Ces deux hommes se sont associés pour venir en aide aux populations les plus défavorisées. L’objectif était « d’apporter la santé » en vendant aux habitants pauvres des yaourts, à un prix accessible, recouvrant ainsi 30 % des apports journaliers ; au premier abord, l’association semble fonctionner en créant des emplois : une micro usine qui fait travailler les gens du pays et où les fermiers sont libres d’apporter leurs propres laits. De plus, la distribution est assurée par des femmes, une façon pour elles de s’émanciper.

Mais cette pratique a ses revers. En effet le projet élaboré par Grameen relève de la stratégie BOP « Bottom Of the Pyramid » (le bas de la pyramide) enseignée aux jeunes diplômés américains dans les grandes écoles : «  Sur 6 Milliards d’habitants, 4 Milliards sont pauvres, autrement dit il y a 4 milliards de personnes à qui je ne peux pas vendre mes produits ». A première vue, la théorie du « win-win » (gagnant-gagnant) semble être LA solution pour contrer la pauvreté dans le Sud, et pourtant en regardant d’un peu plus près, les sociétés non financières (SNF) aggravent la situation en menaçant  les produits locaux de disparaître, par la concurrence qu’elles leur imposent.

Il faut reconnaître que, dans le cas du projet Grameen Danone, il est prévu que 97% des profits soient réinvestis sur place. Il s’agit d’un projet de « social business » qui est complètement orienté vers les besoins des populations pauvres. Ce n’est pas le cas dans la plupart des projets relevant de la stratégie BOP ; d’où le caractère ambigu de cette théorie.

Cécile Renouard note que Frank Riboud est le PDG le mieux payé du CAC 40 (4,279 millions d’euros en 2008 selon le magazine Challenges) et ce contraste entre sa politique « Gramen-Danone » et son salaire n’échappe pas à Sœur Cécile, qui sait garder un œil critique tout en exposant ses idées.

La crise financière semble avoir  montré les limites du « laisser faire et du laisser passer », en propageant une crise d’importance mondiale aux conséquences sociales et économiques dévastatrices. Elle pose désormais le besoin d’une nouvelle croissance laissant intervenir davantage de morale.

Faudra-t-il attendre à chaque fois un dysfonctionnement du système pour mieux réagir ?

Ce n’est pas ce que pense Sœur Cécile, convaincue qu’une personne peut, par sa volonté et son engagement, influer à elle seule sur une situation.

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Après une courte pause où nos papilles ont plus travaillé que nos oreilles (les produits étaient biologiques et issus du commerce équitable !), de nombreux élèves ainsi que nos professeurs (Mme Angelot et Mme Lecocq) sont intervenus.

▪  Je ne vois pas comment les choses vont changer car ceux qui ont le pouvoir de les faire évoluer sont ceux qui en profitent le plus. Ils n’ont sans doute pas d’intérêt à ce que le monde change !

▪  Ce que fait Danone, c’est bien mais Danone n’est qu’une FMN parmi tant d’autres. Or il y en près de 70 000 !

 

▪  On sait depuis plusieurs années que le système est défaillant. Qu’est-ce qui empêche les choses de changer ?

« Le poids du passé joue beaucoup mais il y a des divergences d’opinions. On n’arrive pas à se mettre d’accord sur la technique à adopter : réduire les inégalités ou continuer de se développer, autrement dit d’une façon plus schématique, que faire ? Grossir le gâteau ou mieux répartir les parts ? Tous les économistes n’ont pas le même point de vue sur la question. »

▪  Quel est le lien entre votre foi, votre emploi chez Total et votre engagement sur le développement durable ?

« D’abord, je ne suis pas employée chez Total, mais je suis observatrice et je me permets de critiquer Total. Je peux aussi dire que mon engagement est lié à ma foi et que l’Evangile est pour la transformation du monde. St Jean nous a bien dit : « Si vous aimez Dieu et que vous n’aimez pas votre prochain, vous êtes un menteur ». Et je tente avec d’autres, de travailler à un monde plus juste. »

Aussi, pour conclure, nous retiendrons surtout de cette conférence, que même si la situation paraît désespérée aux yeux de beaucoup, il reste encore de l’espoir et cet espoir réside en nous, ou plutôt dans nos actions, dans notre volonté de changer le système en profondeur.

« Il ne faut pas tomber dans un fatalisme et se dire que tout est fini. Il faut y croire. Il faut croire que, à notre échelle, avec nos petites actions, nous pouvons déjà faire avancer les choses. »

Anne-Sophie Raffa, Floriane Brément, Benoît Blondeau, élèves de Terminales L/ES.

Ce travail a été réalisé dans le cadre des cours de Sciences Economiques et Sociales (SES) et de Philosophie avec Mme Angelot et Mme Lecocq.